13/02/2013

«Coca si, cocaina no»

La Paz souhaite exporter sa célèbre feuille en arguant qu’elle n’est pas une drogue


coca.jpgExporter la feuille de coca. Tel est le nouveau combat que le président de la Bolivie entend gagner pour son pays. Dans un discours en janvier, Evo Morales a même déclaré que la Chine était intéressée à en acheter «des tonnes». L’anciencocalero(producteur de coca) se montre confiant: il vient de remporter une bataille historique aux Nations Unies. Depuis le 10 février 2013, les lois internationales autorisent l’Etat andin à mastiquer la célèbre feuille.

La coca fait partie depuis cinquante-deux ans des substances les plus dangereuses listées par l’ONU, aux côtés du cannabis ou de l’opium. Son arbre, le cocaïer, indispensable élément à la production de la cocaïne, en fait aussi partie. Lui et la feuille restent au sommet de cette liste, mais une «réserve» a été octroyée par la majorité des pays membres, dont la Suisse, à l’«Estado Plurinacional». Pour les peuples de l’Altiplano bolivien, qui disent bénéficier des vertus inoffensives de la feuille depuis 4500 ans, une «erreur historique» vient d’être levée.

Flou juridique et contradictions

Ce qui met fin à certaines incohérences, mais de loin pas à toutes. La loi bolivienne, qui autorise la mastication ou lematede coca (une infusion) depuis toujours, ne contredira ainsi plus les traités internationaux, qui ne manquaient pas, année après année, d’épingler les traditions andines illégales. Mais les autres clauses des Nations Unies restent valables: interdiction absolue d’exporter (sinon pour des raisons scientifiques et médicales).

La Paz autorise la production de 12 000 hectares de cocaïers, un chiffre qu’Evo Morales entend augmenter. L’ONU ne dit rien à ce sujet, le flou juridique international est total. Seule certitude: le monde ne tolère plus la consommation de coca dès qu’on franchit le lac Titicaca en direction du Pérou ni dans les pays voisins, bastions pourtant des descendants d’une même civilisation inca pour qui la feuille est tout aussi sacrée. L’Argentine? Comme chez son voisin, la loi domestique autorise cette pratique prisée au nord du pays, mais pas le monde. Problème: le cocaïer n’y est guère cultivé, il faut donc importer, ce qui est illégal. Evo Morales n’exclut pas de signer un accord bilatéral avec Buenos Aires pour légaliser un trafic répandu, au grand dam de la communauté internationale.

De nombreuses anecdotes

Une autre anecdote suggère que la demande est grandissante. Toujours plus de sites Internet vendent et exportent. Un des derniers en date à s’être lancé sur ce créneau n’est autre que le géant américain Amazon (qui inclut la plante dans sa catégorie «Gourmet Food»). Ceux qui ont accepté de répondre annoncent des ventes en grande croissance. «C’est pourtant illégal, celui qui achète doit savoir qu’il risque de ne pas recevoir son colis», prévient Martin Jelsma, responsable du Transnational Institute (TNI) Drugs & Democracy Programme.

Les enjeux sont importants: en Bolivie, 93 000 agriculteurs et près de 6000 revendeurs vivent officiellement de la petite feuille qui, selon l’ONU, contribue à hauteur de 1,5% au PIB national.

La compagnie aérienne allemande Lufthansa, qui collabore depuis longtemps avec les postes boliviennes, s’est alarmée de l’arrivée massive des nouveaux colis. Elle a récemment annoncé qu’elle n’acheminerait plus vers le Vieux-Continent les paquets contenant de la coca. Quant aux zones sans taxes des aéroports andins, notamment à La Paz ou Lima, elles ne manquent pas de proposer aux voyageurs dumatede coca, présenté comme un produit de luxe. Des milliers de touristes ramènent ainsi chez eux, le plus souvent sans le savoir, ce que l’ONU considère comme un stupéfiant illégal. A l’arrivée, les douaniers sont censés confisquer.

Les autorités suisses disent en avoir saisi, en 2011, 5 kilogrammes et rapporté 19 cas de consommation ou trafic. C’est très peu en comparaison des 3,3 tonnes de marijuana confisquées la même année. «Pas facile de repérer les paquets frauduleux; il y a également une certaine tolérance, il ne s’agit pas d’une drogue forte», estime Christian Schneider, du Département fédéral de justice et police.

L’exception Coca-Cola

Les autorités boliviennes ciblent le surnommé «article Coca-Cola de la convention de l’ONU» (l’article 26) pour rappeler que le traitement réservé à la feuille sacrée est aussi arbitraire qu’hypocrite. L’interdiction d’exporter n’est pas totale. Il existe depuis 1961 une exception pour la célèbre compagnie de boissons américaine, qui fait encore aujourd’hui importer la plante depuis le Pérou. En contrepartie, elle s’est engagée à supprimer l’alcaloïde – cet extrait de la feuille avec lequel on fabrique la drogue – de ses recettes pour le remplacer par de la caféine. Pour exporter, Evo Morales jure avoir fait du combat contre la drogue son cheval de bataille. Son slogan, «Cocasicocaina no», trouve de nombreux échos au-delà des frontières.

Une étude de l’Université Harvard a encensé ses vertus dès 1975(voir ci-dessous). Même l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pensé écrire, en 1995, un rapport vantant les mérites de la plante, un texte auquel le président fait souvent référence dans ses discours. Encore aujourd’hui, on ignore pourquoi il n’a jamais été publié.

Légalisation improbable

Ce qu’on sait par contre, c’est que le retrait de la coca de la convention des Nations Unies, autrement dit la légalisation de son exportation, paraît compromis. Le premier pas de ce long processus devrait avoir lieu au sein de l’OMS. Ses experts auraient ensuite à s’accorder pour émettre des recommandations qui seraient ensuite soumises à la Commission des stupéfiants de l’ONU (CND).

Il faudrait de plus que deux tiers des pays membres de cette dernière se prononcent en faveur d’une légalisation pour qu’elle soit effective. Ou presque: n’importe quel membre du Conseil économique et social des Nations Unies peut recourir contre les décisions du CND. «Vu le désastre que suscite la cocaïne dans certains pays, il est peu probable que l’exportation de la coca soit légalisée dans un avenir proche», estime Thomas Pietschmann, de l’UNODC.

Evo Morales y croit. De nombreux observateurs estiment que le président entend laisser passer le 10 février, ce dimanche de fête, avant de demander à l’OMS de considérer la question.

En attendant, et pour rendre, dit-il, son combat contre la cocaïne plus efficace, le président bolivien a demandé à la fin de janvier l’abolition au niveau international du secret bancaire. L’argent amassé par les «grands trafiquants de drogue» circule de manière opaque à travers différentes banques étrangères, a-t-il déclaré. Evo Morales n’a cela dit pas mentionné la Suisse dans son discours.

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Des propriétés étonnantes

La cocaïne est la cause des déboires de la coca. Si cette dernière est intégrée dans la convention de l’ONU, c’est que dans les imaginaires occidentaux, elle est considérée comme l’équivalent de la poudre blanche. Des mythes entourent la petite plante. D’aucuns jurent que sa consommation est dangereuse, addictive et que ses cultivateurs sont des trafiquants. Une étude du Transnational Institute corrige: certes la coca est la mère de la cocaïne, mais il faut 100 kilogrammes de feuilles pour créer une infime quantité de drogue. Toute seule, la feuille est inoffensive. Elle est au contraire très riche en protéines, en vitamines et en minéraux (voir infographie). Ses apports en calcium sont prisés, notamment de ceux qui sont allergiques au lait. Addictive? Aucune étude ne le prouve. Certains pensent plutôt que sa consommation peut aider les drogués à réduire leur dépendance.

On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que c’est sous le joug colonial, dès le XVIe siècle, que la demande en coca a explosé dans les territoires andins. La force qu’elle procure permettait de mieux résister à l’exploitation espagnole.

Mais l’innocente est aussi indispensable aux narcotrafiquants. Depuis quelques années, la production mondiale de cocaïne baisse, mais pas grâce à la Bolivie. L’ONU recensait en 2011 27 700 hectares de cocaïers illicites sur ses terres, dont les 12 000 que La Paz considère légaux(lire ci-dessus), contre 31 000 en 2010 mais aussi 19 900 en 2001. Les autorités semblent, depuis l’an dernier, enfin réussir à enrayer une décennie de progression. L’Europe est concernée: la cocaïne saisie sur son territoire vient désormais plus souvent du Pérou ou de Bolivie que de Colombie, pourtant traditionnel leader sur ce secteur. En Suisse en 2012, 401 kg de poudre blanche ont été saisis.

14:14 | Tags : la paz, bolivie, cocaïne, coca, drogues, santé, onu, evo morales, cannabis, opium, colombie, argentine, pérou, coca-cola, oms | Lien permanent |  Imprimer | |  Facebook | | | |

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